La Lente Course À La Vie (nouvelle de SF)

En mars 2021 j'ai participé au prix René Barjavel initié par le festival des Intergalactiques de Lyon dont c'était la 9ème édition (vous pourrez lire la nouvelle gagnante en suivant le lien). Le thème était "L'humanité a un destin étoilé qu'il serait bien dommage de perdre sous le fardeau de la folie juvénile et des superstitions infondées". Il s'agissait de ma seconde expérience d'écriture d'un second texte "long". Je vous laisse découvrir la nouvelle ci-dessous, juste après cette illustration qui colle bien au récit, et on se retrouve après pour quelques précisions et commentaires de ma part.

La lente course à la vie


Si seulement je pouvais accélérer le temps ! Le plus difficile ce ne sont jamais les entraînements pendant des mois pour habituer notre corps à la violence des décollages, aux spécificités de la vie en état d’apesanteur ou aux bons réflexes en cas d’urgence, sans parler des dizaines de protocoles à mémoriser pour bien effectuer toutes les opérations courantes. Non. Le plus difficile c’est l’attente. Bien entendu on nous apprend à travailler notre stress et à l’utiliser à bon escient. Mais à choisir, je préfère le stress dû à l’action plutôt que le stress engendré par l’attente. C’est quelque chose dont on parle peu. En vérité, quand on devient spationaute, on passe le plus clair de son temps à attendre. On attend d’être sélectionné pour participer au programme, on attend d’être assigné à une mission, on attend les instructions de mission, on attend même pendant les missions des autres, car leur bon déroulement aura forcément un impact sur nos objectifs. Et si le but de tous ces entraînements n'était justement pas de nous endurcir face à toute cette attente ? C’est bien possible. En tout cas c’est ce que je crois désormais, et finalement je ne m’en plains pas. Si le pilote impétueux que j’étais lors de mon concours d’entrée pouvait me voir maintenant, il n’en croirait pas ses yeux. J’ai appris la valeur de la résignation et de la patience, à des niveaux que je n’aurais jamais soupçonnés. Une part de cet apprentissage s’est faite contre mon gré, bien entendu, mais ça fait partie du processus après tout.

Aujourd’hui je passe le plus clair de mon temps à regarder les étoiles à travers ce hublot, cette fine couche de verre spécialement traité qui me sépare du vide et d’un inéluctable trépas. J’ai tellement rêvé de pouvoir rester assis là pendant des heures. Mais j’aimerais désormais que mes journées soient un peu plus variées, car j’essaie de rester calé sur le rythme terrestre malgré l’absence de repères temporels. J’ai choisi de laisser mes collègues morts à l’intérieur de leur scaphandre, ce qui résout à la fois les problèmes d’apparence et d’odeur liés à leur décomposition. Je ne voudrais pas être celui qui ouvrira ces scaphandres une fois que le module aura atteint sa destination finale. La taille du module me permet de me déplacer facilement d’un bloc à l’autre, mais comme tous les espaces ont une utilité, je finis toujours par croiser la route d’un de mes collègues en putréfaction à l’intérieur de sa combinaison étanche. Je ne les regarde plus, mais ça me fait toujours quelque chose.

J’ai beau retourner ce qui s’est passé dans tous les sens, je ne comprends toujours pas comment Raoul a pu valider toutes les étapes de sélection sans que personne ne détecte son appartenance au mouvement des enracinés. Leur opposition farouche à toute forme de conquête spatiale est bien connue des autorités, mais je reste impressionné par leur détermination à saboter la mission de l’intérieur. Je ne suis pas le seul à avoir appris les vertus de la patience dans toute cette affaire, mais je ne leur ferai pas l’honneur d’avoir du respect pour leur démarche. Leur croyance n’est-elle pas que les voyages dans l’espace risquent de courroucer les divinités qui nous ont supposément créés ? Jusqu’à quel niveau d’engagement envers ces dogmes faut-il aller pour dédier sa vie à trahir une bonne partie de ses croyances afin d’empêcher les autres de réaliser leur rêve et de faire progresser la science ? J’en ai été le témoin privilégié et ça fait froid dans le dos. Je n’aurais jamais cru que Raoul ferait preuve d’une telle froideur dans l’exécution de sa mission. La capitaine Stelline n’a rien vu venir pendant son cycle d’hyper-sommeil, et Féodore et Valberthe étaient bien trop accaparés par leur analyse des relevés de vents solaires pour se défendre correctement.

Ma blessure au flanc droit est guérie depuis plusieurs mois, et je trouve que je ne m’en suis pas trop mal sorti même si la cicatrice n’est pas belle. J’ai honte de ce que j’ai dû faire à Raoul pour le mettre hors d’état de nuire. Je ne m’en savais pas capable, et je préfère ne plus trop y penser. J’ai eu de la chance. Il m’a juste fallu un très court instant de lucidité, et l’outil adéquat pour frapper au bon endroit. Les premiers jours seul à bord n’ont pas été faciles, mais l’inventaire des ressources et des denrées m’a suffisamment occupé l’esprit pour que je reste concentré sur ma survie et que je ne me pose pas trop de questions. Tous les modules d’hyper-sommeil ont été sabotés, mais avec mes créneaux bien calculés de périodes d’activité physique minimale et de périodes de lecture et de méditation, j’ai de quoi arriver au bout du voyage si je maintiens le rationnement des repas jusqu’à la fin. Je n’aurais pas pensé que la destruction du module de communication vers la base soit l’élément le plus difficile à supporter. L’être humain n’est pas fait pour vivre seul pendant de longues périodes. L’instinct grégaire finit toujours par ressurgir et ne serait-ce que l’envie de parler à quelqu’un devient irrésistible. Est-ce que j’arriverai à reprendre une vie normale une fois à destination ? Pas sûr. J’aurai probablement besoin d’un long traitement pour me débarrasser de tout ce qui n’est pas normal et qui est pourtant devenu ma routine à bord de cette galère des étoiles.

Je veux arriver à destination, je veux être le premier être humain à être parti de Mars, à être sorti du système solaire pour y revenir ensuite, et à terminer en vie sur la station Voyager 54 qui est la plus éloignée de la Terre. Pour cela il aura fallu que je renonce à certaines de mes convictions, mais ça en vaut largement la peine. Je me demande tout de même comment je serai accueilli si je survis pendant le nombre d’années nécessaires à la complétion de cette mission. Pour compenser le dysfonctionnement du communicateur, je remplis consciencieusement le journal de bord et j’enregistre des rapports vocaux journaliers. J’espère que je pourrai répondre à toutes les questions qu’on me posera, mais avec le temps qui passe je sais bien que ma mémoire me fera défaut, surtout en ce qui concerne l’incident. Je ferai de mon mieux. La seule chose dont je suis certain, c’est que je ne supporterai plus qu’on m’appelle Raoul.

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Commentaires :


J'avais la ferme intention de participer à ce concours d'écriture, puis le temps a passé et j'ai fini par oublier la date de fin des envois de texte. Par je ne sais quel miracle, j'ai repensé à ce concours pile le dernier jour où il était possible d'y participer. La date ne m'arrangeait pas trop car ma soirée était déjà bien occupée, mais comme j'avais jusqu'à minuit je me suis dit que je trouverais bien un petit moment pour écrire avant d'aller me coucher. 

J'ai écrit la première phrase de ce texte aux alentours de 22h, et autant être franc, je n'avais pas la moindre idée de ce que contiendrait la seconde. Je trouvais le thème du concours plutôt inspirant, mais je n'avais pas de piste quant à ce que je pourrais raconter. Je me suis dit que ça viendrait en écrivant, et c'est ce qui est arrivé. Au début de chaque paragraphe, je ne savais absolument pas comment celui-ci allait se terminer, y compris pour la conclusion de l'histoire. J'ai écrit ce texte en environ 1h30, et comme je l'ai très peu modifié (par manque de temps), il est le reflet fidèle des idées qui arrivaient au fur et à mesure de l'écriture. Chaque phrase représente littéralement une idée que je venais juste d'avoir, et ça a fonctionné comme ça jusqu'à la fin. Quand j'ai terminé l'écriture, je l'ai juste relu une fois pour corriger d'éventuelles coquilles et voir si c'était cohérent, puis je l'ai mis en forme et je l'ai envoyé pour le concours. J'ai fait de mon mieux pour respecter chaque idée énoncée dans le thème "L'humanité a un destin étoilé qu'il serait bien dommage de perdre sous le fardeau de la folie juvénile et des superstitions infondées", et comme il s'agissait du prix Barjavel, j'ai également veillé à utiliser des termes bien français (spationaute au lieu d'astronaute) ainsi que des prénoms qui auraient pu apparaître dans les écrits de l'auteur.

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