Notifications (nouvelle de SF)

En février 2021 j'ai participé à un appel à texte de la nouvelle revue (en ligne) Légende pour son n°1. Le thème était "Et tout s'arrêta...". Le n°1 de cette revue a été publié le 1er septembre 2021.

Mon texte n'a pas été retenu pour la publication, mais ce n'est pas ce qui m'importait le plus. Il s'agissait en effet de ma toute première véritable expérience d'écriture pour un texte long après les nano-fictions publiées précédemment sur ce blog. Comme toujours j'ai choisi de situer mon récit dans un univers de science-fiction. Je vous laisse découvrir le texte ci-dessous, et on se retrouve plus bas pour quelques commentaires. Et voici un dessin découvert par hasard qui illustre assez bien les images que j'avais en tête lors de l'écriture. Il s'agit de Ukrainian Cyberpunk de Valentyn Porada.


Notifications

Sept cent soixante treize notifications en attente ! Mais que s’est-il passé cette nuit sur Whinr ? J’essaie généralement de ne pas me jeter sur mon MoGear dès le réveil, mais là c’est trop intrigant. La situation semblait déjà tendue hier soir, elle doit s’être aggravée. Je demande sans attendre :

— Whiny, résume-moi les infos de la nuit.

Pendant que je me lève, la lumière s’allume doucement dans ma chambre. L’holo-affichage se place dans un coin de mon champ de vision et me montre des clichés 3D tout frais. La voix faussement enjouée de Whiny déclare :

— Bonjour Sof. Les derniers rapports sont contradictoires, mais il semble que les forces de Durilex ne sont plus qu’à 2358 klicks de la cité. On est sans nouvelles des deux terapoles à l’ouest. Aujourd’hui le ciel sera ensoleillé et les tempéra…
— Whiny, dis-moi plutôt ce que deviennent mes connaissances dans les zones touchées.
— Tes contacts précédemment géolocalisés dans la région ne se sont pas manifestés sur Whinr depuis environ douze heures, Sof.
— OK merci Whiny.
— De rien, Sof.

Bon, voyons ces notifications de plus près maintenant.

— Whiny, affiche un condensé de toutes mes notifications d’un coup.
— Voilà Sof.

OK, ce sont essentiellement des contacts Whinr qui veulent savoir si je vais bien, et si je suis toujours au même endroit.

— Whiny, envoie un message à tous mes contacts pour leur dire que je suis encore dans la cité et que je ne me fais pas de soucis.
— C’est fait, Sof.
— Whiny, transfère-moi le flux d’infos dans la salle de bains pendant que je m’habille.
— Le flux continu est désormais affiché dans un coin du miroir, Sof.
— Whiny, coupe le son, je n’ai pas besoin des commentaires qui extrapolent sur la situation alors que les infos ne sont que partielles.
— Très bien Sof, le flux est désormais en mode muet.

Pendant que je me rends présentable pour le boulot, je réfléchis à ce que je ferais si la guerre s’approche de la cité. Car à vrai dire, je suis en souci. Le Protectorat affirme qu’on n’a rien à craindre et que la situation est sous contrôle des garde-dômes, mais les combats se déplacent de quelques centaines de klicks chaque jour et plusieurs de mes connaissances ont déjà quitté la planète pour rejoindre la Bande Blanche. J’ai tout juste de quoi me payer le LeviTrain pour quitter la cité, donc le QuanTube n’est même pas une option. Je vais quand-même me renseigner au boulot pour voir si je peux récupérer ma réserve d’intéressement.

— Whiny, que disent les derniers sondages sur l’évacuation de la cité ?
— Au sein du Protectorat, les opinions sont plutôt équilibrées, avec seulement 51,62% d’opinions favorables à l’évacuation. En revanche dans le reste des mondes de la Bande Blanche, les militants de l’évacuation représentent 72,89% de la population, Sof.

Mouais, difficile de se faire une opinion avec ça. La plupart des citoyens du Protectorat ne vivent même pas sur ce monde, tandis que la Bande n’est pas connue pour son impartialité. Allez, il est plus que temps de me mettre en chemin ! Je sors de l’appartement pour rejoindre la plateforme la plus proche et je saute dans le premier proxiobus.

— Whiny, préviens-moi si les prochaines itérations de ces sondages présentent une variation supérieure à 10%.

La réponse se fait entendre dans mes implants auditifs à suppression de bruit ambiant.

— Je le ferai sans faute, Sof.

Ça m’embêterait de devoir partir d’ici. D’une part parce-que j’ai mis du temps à trouver ce job avec option de citoyenneté augmentée, et d’autre part parce que j’ai pris l’habitude de vivre à un étage bien desservi par les proxi’. On s’habitue vite aux transports publics aériens rapides quand ils sont compris dans le contrat de travail. L’époque où je galérais avec mon propre monoscoot au niveau de la surface ne me manque pas, ni ce maudit monoscoot d’ailleurs. Est-ce que je prends un risque en restant dans la cité ? Si les combats arrivent en périphérie, il y aura des transports affrétés par le Protectorat pour nous évacuer, non ? Difficile à dire, rien n’a été annoncé dans ce sens. Et j’ai failli rater ma correspondance à force de remuer tout ça dans ma tête. J’ai encore du mal à m’habituer à ces correspondances aériennes, quand les deux proxiobus se collent l’un à l’autre en plein vol, mais il est vrai que ça fait gagner un temps fou par rapport aux transports au sol. Maintenant que je regarde autour de moi, je me rends compte qu’il y a nettement moins de monde dans la rame qu’en temps normal. Ça fait quelques semaines que j’ai l’impression que ça diminue progressivement, mais là c’est vraiment clairsemé. J’arrive même à voir à quel point le plancher est dégoûtant malgré les semelles auto-stérilisantes obligatoires dans les zones les plus peuplées de la cité.
Une notification ! Je chuchote :

— Whiny, mode oculaire.

Je n’ai pas envie de sortir mon MoGear aussi près de mon arrêt, autant passer en mode augmenté.

— J’affiche l’information dans ton champ de vision, Sof.

Les combats sont bien plus proches que prévu. Ils ne sont plus qu’à 1748 klicks et progressent heure par heure. Depuis que les armes ioniques ont été développées dans la Bande Blanche, les déplacements des combats sont bien plus rapides et imprévisibles qu’avant. Enfin c’est ce qu’ils racontent sur Whinr, car en vérité je n’y comprends pas grand chose. Je verrai bien ce qu’en disent les autres à l’office. Il n’y a sûrement pas que moi qui me pose toutes ces questions. D’ailleurs est-ce que je me pose les bonnes questions pour savoir si je devrais rester ou non ? Est-ce bien malin de se fier à des sondages pour savoir si on doit évacuer, quand la plupart des sondés vivent très loin du conflit ?

— Whiny, demande à Powl si on peut débloquer notre intéressement, et si ça met longtemps à être disponible ?

Comme ça j’aurai la réponse dès mon arrivée à l’office. Je n’aime pas beaucoup Powl mais son dévouement à la compagnie fait qu’on a toujours une réponse rapide et précise.

— C’est envoyé, Sof.

C’est là que je descends. J’adore cette partie de la cité, mais aujourd’hui je ne suis pas tranquille. Lui là-bas qui est en train de courir de l’autre côté de la station : pourquoi est-ce qu’il détale comme ça ? Est-ce qu’il a été prévenu de quelque chose par un canal non-officiel ? N’importe quoi, il faut que j’arrête la parano. Mes canaux d’infos sceptiques commencent à avoir un peu trop d’influence sur moi. Mais l’ambiance est tout de même particulière. On dirait que tous ceux qui sont là n’ont pas vraiment envie d’être là, ou alors qu’ils regardent les visages de chacun pour y trouver une information, ou un soutien. Jusqu’à hier je n’avais pas de doute sur le fait de demeurer dans la cité, mais là je dois dire que la donne a changé. Ces quelques minutes de marche qui me séparent encore de l’office ne font que renforcer mes questionnements. Et au fait, que deviennent les célébrités locales ? Quel est leur choix en matière d’évacuation ?

— Whiny, quelles sont les dernières nouvelles des influs de la cité ? Fais-moi un résumé de leurs derniers statuts.
— 87,68% des influs locaux ont quitté la cité, et 61,77% d’entre eux ont déclaré l’avoir fait pour des raisons personnelles sans lien avec l’actualité, Sof.

Mouais, ce sont des lâches qui font les malins en stream sponsorisé, car de toute façon ils ne peuvent pas associer les marques qui les financent avec des messages négatifs ou anxiogènes. Mais dès que la réalité se rapproche, il n’y a plus personne. Je commence vraiment à regretter de rester ici. J’ai hâte de connaître l’avis des autres à l’office. J’arrive justement à l’entrée, et je passe mon MoGear sur le lecteur tandis que je m’immobilise une seconde pour le scan de mon sac. L’agent d’accueil me salue, et je lui retourne un rapide sourire accompagné d’un hochement de tête. Je prends le turbo-élévateur réservé aux membres de la compagnie pour aller encore plus haut dans le bâtiment. Quand j’arrive à mon étage, je croise rapidement Powl qui m’interpelle immédiatement.

— Haha, il y en a qui ont du courage… ou de l’inconscience ! Je ne m’attendais pas à te voir !
— Ah bon ? Pourquoi ça ?
— Tout le monde a reçu la consigne du stream-travail hier soir. Il n’y a que toi ce matin.

Je n’ose pas lui dire que j’ai raté ce message à cause de mes trop nombreuses notifications. J’essaie plutôt d’enchaîner comme si c’était normal.

— Oui OK, mais je devais de toute façon passer récupérer deux ou trois disques de données, car tout ce dont j’ai besoin n’est pas sur le stream-serveur.
— C’est toi qui vois, mais j’aurais pu te les envoyer. C’est même pour ça que je suis le seul d’astreinte, avec un protocole d’évacuation d’urgence, comme toutes les personnes dont la présence est requise aujourd’hui. Alors si j’étais toi je ne trainerais pas trop longtemps ici.
— Tu crois vraiment que ça va venir jusqu’à la cité ?
— Dis-moi Sof, à quoi tu passes tes soirées ? Quelles fonctions sont installées sur ton MoGear ? Tu n’es vraiment pas au courant des menaces qui ont été adressées à la cité ?
— Euh… si si, mais c’est toujours difficile de savoir à quel point c’est sérieux.
— Là c’est très sérieux ! Comment as-tu pu arriver jusqu’ici sans entendre les alertes diffusées partout ?
— Mes audio-implants à suppression de bruit s’enclenchent dès que je sors de chez moi et se désactivent dès que je rentre dans l’office, je suppose que c’est pour ça.
— OK, tu sais que je ne suis pas fan de ces trucs, et là je crois qu’ils t’ont joué un mauvais tour. Dépêche-toi d’attraper ce qu’il te faut et de filer. Je n’ai pas vraiment le temps de te faire un résumé de la situation et j’ai plusieurs serveurs à mettre en sûreté.
— Oui c’est bon, je sais ce que je fais.

Je me doute que mes paroles ne correspondent pas au ton avec lequel je les prononce, mais tant pis pour ça. Quoique c’est idiot d’essayer de maintenir un semblant de dignité dans un moment pareil. Je me sens très bête d’avoir coupé mes réseaux d’infos et d’avoir simplement écouté des condensés de résumés du contexte actuel. Sans parler des avis auxquels j’ai fait confiance sur le réseau. Je cours à mon cubi-espace pour attraper deux ou trois trucs inutiles, mais en fait j’ai juste envie de partir très vite et très loin. Je récupère quelques affaires personnelles. J’essaie de faire vite. Je me cogne aux cloisons. Je fais tomber une pile de disques. Pas le temps de les ramasser. Je suis en colère ! En colère contre moi-même ! Comment ai-je pu me convaincre que ce qui se passait était si lointain, si irréel ? Je regarde les autres cubi-espaces, tous vides ! J’ai vraiment dû avoir l’air stupide ces derniers jours, quand je moquais des collègues qui parlaient d’évacuer. En fait, je ne connaissais même pas la véritable étendue de la situation. J’entends la voix de Powl au loin.

— Rassure-moi Sof, tu as un plan d’évacuation ?

Rhâââ c’est pour ça que je ne l’aime pas, comment est-ce possible de toujours mettre le doigt précisément sur ce qui ne va pas ! Je crie pour lui répondre.

— J’ai plusieurs options, oui.

Encore une fois, vu mon ton, j’aurais du mal à me convaincre moi-même. Sa voix me parvient une nouvelle fois de loin.

— Si tu manques de temps, il paraît que les abris sont ouverts au niveau du sol. Mais il y a sûrement déjà beaucoup de monde.

Je ne me retourne pas pour crier.

— OK, je te remercie pour l’info.

Je n’ai aucune envie de descendre à la surface. Je préférerais prendre le spatio-ascenseur le plus proche pour rejoindre la cité haute. Si je n’ai pas les moyens de quitter cette satanée planète pour de bon, je peux au moins quitter son atmosphère, ce serait déjà ça. Avant de partir, je cours dans le cubi de pause pour récupérer mes repas préparés d’avance. Ils risquent de m’être particulièrement utiles dans les heures ou les jours à venir. Quand je pense à tout le temps que j’ai perdu hier soir et ce matin, j’enrage ! Allez, cette fois c’est bon, je peux m’en aller. Je retourne au turbo-élévateur. Tout d’un coup, un flash lumineux très intense englobe tout mon champ de vision. Je plisse les yeux. Ça vient de la baie vitrée derrière moi. Ça ne dure qu’une fraction de seconde. Je me retourne, je ne vois qu’une petite boule lumineuse loin à l’horizon, près de la surface. Je crie en regardant autour de moi.

— Powl ?

Je vois juste une silhouette disparaître derrière un pan de mur à ma droite. Je regarde à nouveau vers l’horizon à travers la baie vitrée. La boule lumineuse grandit.

— Whiny, c’est quoi cette boule lumineuse ?
—…
— Whiny ? Whiny ???

Les lumières de toute la cité s’éteignent subitement, y compris à mon niveau. La cité est laide sans son apparat de lumière. La peur me paralyse. Je contemple la scène mais mon cerveau ne comprend pas ce qu’il voit. J’aperçois un nuage qui arrive à toute vitesse sur la baie vitrée alors que la boule de feu est désormais gigantesque dans mon champ de vision. Il est trop tard.

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Commentaires :

Le jury a eu la gentillesse de me faire parvenir quelques commentaires sur mon texte, et ce qui en ressortait le plus c'est que l'histoire manquait d'enjeux et qu'on ne ressentait pas d'empathie pour le personnage. Je reconnais totalement que c'est vrai. Je ferai plus attention à ces points dans le futur.

Je dois dire que je me suis davantage attaché à construire l'univers de l'histoire, d'un point de vue technologique et visuel, et c'est ce que j'ai préféré dans cette expérience. Il y a un vague message en ce qui concerne notre rapport aux réseaux sociaux, mais ce n'est pas une revendication, c'était juste pour donner un peu de contexte technologique à l'ensemble.

Côté vocabulaire, j'aime beaucoup créer des termes (ou mots-valise), et j'espère qu'ils restent compréhensibles tout en laissant à chacun le soin de se représenter tel ou tel élément. Et je m'étais posé un petit défi lors de l'écriture : ne pas utiliser de vocabulaire ou d'accords qui permettraient de définir le genre des personnages (et il m'a parfois fallu sacrément cogiter mes tournures de phrases pour ça). Alors, avez-vous imaginé que Sof était un garçon ou une fille (ou autre) ? Il n'y a pas de mauvaise réponse à cette question. ;)

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